J’interview Nhat Vuong, fondateur d’i-kifu, une plateforme Japonaise de dons :

i-kifu logo slogan

Gary Bismuth : Bonjour Nhat Vuong, vous êtes le fondateur de i-kifu, i-kifu ça veut dire quoi ?

Nhat Vuong : kifu, qui se prononce “kifou”, est le terme japonais pour “donation”. La signification de “i-kifu” est donc simplement “Je donne”. Il y a aussi un jeu de mot caché pour les francophones que vous devinerez relativement facilement.

Gary Bismuth : Vous pouvez nous présenter le concept ?

Nhat Vuong : ikifu.org est une plate-forme en ligne de collecte de dons destinée à aider les Organisations Non Gouvernementales (ONGs). Nous visons à augmenter les contributions sociales de la population en récompensant les bonnes actions de chacun de nos utilisateurs à travers un système de points. Les utilisateurs peuvent naviguer parmi les projets en cours et participer à leur succès en finançant une partie du projet ou en partageant celui-ci avec leurs amis sur Facebook ou Twitter. Dans le futur, nous souhaitons intégrer la possibilité pour les utilisateurs de choisir parmi d’autres actions qui pourraient être faites dans la vie réelle, comme participer à ces événements en tant que volontaires ou signer des pétitions.

A cela, nous ajoutons la possibilité pour les entreprises de sponsoriser les organisations de leur choix en récompensant les donateurs les plus actifs avec des cadeaux ou en faisant participer leurs employés à travers des activités liées à la Responsabilité Sociale d’Entreprise (RSE). Nous souhaitons aussi fournir ce service aux entreprises qui cherchent un moyen d’augmenter la participation de leurs employés à des activités caritatives et utiliser un système pour quantifier ces activités de manière plus moderne qu’un fichier Excel.

Gary Bismuth : Comment en êtes-vous arrivé à créer i-kifu, quel est votre parcours ?

Nhat Vuong : Mes parents quittèrent le Vietnam après la fin de la guerre en 1980 et arrivèrent en Suisse la même année grâce au support de la Croix-Rouge. C’est ainsi que j’eus la chance de grandir près de Genève dans une ville appelée Nyon.

A 15 ans, mes parents retournèrent au Vietnam pour la première fois et c’est avec une certaine appréhension que je les ai accompagnés dans ce voyage. En effet, c’était la première fois que j’allais dans un pays considéré comme en voie de développement. J’étais aussi sur le point de rencontrer une partie de ma famille qui m’était inconnue jusqu’à présent.

Cette expérience a eu un grand impact dans ma vie. J’ai pu constaté le contraste qu’il y avait entre ma vie en Suisse et celle de ma famille restée au Vietnam. Cela m’a fait prendre conscience de la chance que j’avais eue de grandir en Suisse et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de travailler dans le milieu caritatif.

Après avoir reçu mon Master en Management à HEC Lausanne en 2006, j’ai voulu explorer le monde. Je suis parti quelques temps au Chili, en Angleterre, puis finalement au Japon.

Au détour d’une conversation que j’eus avec une ONG sur la possibilité de renouveler leur site web, j’ai découvert la difficulté pour le secteur caritatif japonais à lever des fonds sur internet. C’est ainsi que j’eus l’idée de créer une nouvelle plate-forme de dons, ici au Japon.A mon arrivée au Japon en 2007, j’ai rencontré des difficultés à trouver un travail au sein d’une ONG, notamment à cause de mes connaissances limitées de la langue japonaise. C’est ainsi que je me suis retrouvé par hasard commercial dans une start-up liée à la technologie web et fondée par deux  français. Grâce à cette expérience, j’ai eu la possibilité d’en apprendre davantage sur les technologies internet et j’ai surtout pu découvrir la puissance des téléphones mobiles japonais, notamment en termes de systèmes de paiements intégrés.

Après de longues discussions avec le Président de l’entreprise qui m’employait, j’ai eu la chance de le convaincre de m’aider à développer ikifu.org. Le développent commença en janvier 2011 et se termina en février 2012. Cela fait donc plus d’un an que nous sommes en service.

Gary Bismuth : Vous avez présenté ikifu au Forum Economique Mondial, qu’est-ce que vous retenez de cette expérience ?

ikifuNhat Vuong : J’ai eu en effet la chance de participer à un panel sur le thème de l’engagement des consommateurs de demain. J’étais assis à côté des représentants de Pepsi, Bosch et Unilever qui ont évoquaient leur intérêt pour les techniques marketing  traditionnelles. De mon côté, et à travers i-kifu, j’ai pu partager mon intérêt et mon expérience avec la gamification et les réseaux sociaux comme moyen de changer le comportement des donateurs. Après la session, beaucoup sont venus me poser des questions sur la gamification car une grande partie d’entre eux n’était pas familiarisée avec cette notion. C’était très intéressant de voir que de grandes entreprises comme Nestlé se captivaient pour ce sujet.

Le forum rassemble énormément de personnalités influentes . J’eus la chance d’approcher Aung San Suu Kyu qui était sorti de son pays pour la première fois après 15 ans de détention. Ce fut vraiment un moment inoubliable.

Gary Bismuth : Y a-t-il beaucoup de startups au Japon ? l’expérience est-elle très différente de ce qui se passe en Europe ?

Nhat Vuong : Après avoir vécu six ans au Japon, et bien que j’eus la chance de rencontrer beaucoup d’entrepreneurs à Tokyo, je constate que mon réseaux, principalement composé d’étrangers, ne soit pas réellement représentatif de la population japonaise. L’entrepreneuriat au Japon est définitivement différent de ce qu’on peut trouver en Europe. Tout d’abord, au niveau de l’infrastructure il existe moins de réseaux d’investisseurs. Même si Tokyo est la plus grande ville du pays, il n’existe pas vraiment de “Sillicon Valley” comme aux Etats-Unis par exemple. En plus d’un éco-système manquant, s’ajoute le fait que les Japonais sont devenus assez averses aux risques et peu d’entre eux osent se lancer dans leur propre business, pour des raisons financières, mais aussi par peur de l’échec. En effet, l’échec est encore très stigmatisé au Japon et sortir des rangs pour essayer quelque chose de différent n’est pas considéré comme normal. Bien sûr, cela n’empêche pas des entreprises comme Rakuten ou Gree de réussir, mais ces cas restent relativement exceptionnels. Beaucoup de jeunes rêvent de stabilité et cherchent à travailler dans de grandes entreprises en suivant les traces de leurs parents. Mais dans une économie de plus en plus compétitive à l’échelle mondiale, j’espère que beaucoup d’entre eux, dans un esprit de survie, commenceront à considérer l’entrepreneuriat. C’est en tout cas ce que je leur conseille de faire lorsque je me rends dans les universités tokyoites pour y donner des conférences.