Florent Hernandez :
M. Hervé Lambel, vous êtes candidat à la succession de Laurence Parisot à la tête du Medef, en juillet 2013. Avant de revenir sur cette candidature, pourriez-vous nous présenter brièvement votre parcours et vos activités actuelles

Hervé Lambel : Issu d’une famille d’entrepreneurs, j’ai d’abord exercé en restauration, dans le commerce et l’immobilier. Ma formation en commerce international à l’EPSCI, groupe ESSEC, m’a conduit à travailler aux Etats-Unis à Dallas, mais aussi au Département International de la Chambre de Commerce en Suisse, et pour finir en Allemagne dans le secteur de l’agro alimentaire.

Ce parcours s’est poursuivi en occupant des postes opérationnels de management d’organisation et de logistique. En juin 2009 enfin, j’ai créé HLDC, une société de production audiovisuelle et de spectacles vivants.

Entre-temps (en 2000), je me suis engagé dans le syndicalisme patronal. Face au constat du décalage entre les organisations représentatives et les besoins des entreprises, j’ai co-fondé les Créateurs d’emplois et de richesse de France (Cerf) fin 2002. A l’origine de la détaxation et de la défiscalisation des heures supplémentaires, nous avons également été les premiers à lancer l’alerte sur le tsunami financier de 2008, dont les conséquences économiques deviennent maintenant pleinement visibles.

De nombreuses mesures sur la trésorerie des entreprises sont issues de nos actions, tout comme la mise en place de nouveaux indicateurs qui faisaient défaut pour mesurer l’état de l’économie. Mais il reste évidemment beaucoup à faire pour libérer l’initiative et la croissance ! Lutter par exemple contre le fait que la France détruit plus d’entreprises sur son sol que n’importe quelle autre économie…

Si j’ai finalement pris la décision grave de poser ma candidature à la présidence du Medef, c’est pour défendre les intérêts de toutes nos entreprises, et à travers elles, ceux des salariés. Car il faut bien comprendre que le retour à l’activité est le préalable nécessaire à des entreprises françaises en bonne santé, au service de la croissance, du plein emploi, ainsi que du pouvoir d’achat.

Pour terminer, j’ajouterai que les patrons et les entreprises ne sont jamais aussi bien défendus que quand ils sont à leur place, et qu’il est donc dangereux au regard des responsabilités que porte un patron – sauf dans de très rares cas – de faire de la politique. Pour autant, vouloir peser sur les décisions de ceux qui créent les conditions de la croissance ou ses entraves, est légitime. C’est même un devoir civique dans une démocratie.


Florent Hernandez
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Moi-même entrepreneur depuis 2 ans, les sujets discutés au niveau syndical m’intéressent. Toutefois, je peine à m’identifier et à me reconnaître dans les intérêts défendus par ces institutions. Ne pensez-vous pas qu’il y ait un manque de représentativité des TPE et start-up dans les discussions syndicales ? 

Hervé Lambel : Pareille question soulève le problème de la représentativité des organisations patronales. En quoi seraient-elles légitimes pour parler et négocier au nom de tous ? La question se pose en effet. Elle prend même tout son sens à l’heure des accords conclus pour la sécurisation de l’emploi et plus globalement pour la réforme du marché du travail.

Le fait est que les organisations qui jouissent aujourd’hui d’une plus grande visibilité, ainsi que de la reconnaissance étatique, sont un héritage de la Seconde Guerre mondiale. Elles n’ont malheureusement pas su évoluer pour s’adapter aux réalités d’une époque qui a bien changé depuis le Conseil National de la Résistance. Il est donc urgent de changer notre modèle de représentation. Ce qui implique nécessairement de revoir aussi leur champ de compétences.

L’expérience du Cerf m’a permis de mettre en pratique ce qui, selon moi, manque le plus à la représentation : le fait d’associer systématiquement aux réflexions un grand nombre de chefs d’entreprises, de sorte à traiter de sujets concernants et importants, en prise direct avec la réalité économique de terrain. Une approche dont la pertinence semble confirmée : au-delà du monde politique qui s’inspire de plus en plus de nos propositions, les résultats des dernières élections aux Chambres de commerce et d’industrie en 2010, font du Cerf une organisation prédominante, capable de rassembler seule plus de 40% des suffrages des chefs d’entreprises.

Je pense donc qu’il faut renforcer la part faite aux entreprises dans ces organisations, les faire adhérer en grand nombre et les associer aux réflexions et prises de décision. Les bénéfices retirés pour tout un chacun n’en seront que plus grands, et la légitimité des organisations n’en sortira que renforcée.

Dans le cas contraire, ces organisations finiront par être totalement obsolètes et dépassées sur le terrain de la représentativité. Pour preuve, le nombre croissant d’initiatives satellites portées par des entrepreneurs, qui pour l’instant s’opèrent en marge des organisations traditionnelles, mais pour combien de temps encore ? Le mouvement des « pigeons », malgré son absence de réelle structuration, a été – et reste – en cela significatif.

Le changement que vous attendez est bien là. Reste désormais à savoir si le Medef et les autres organisations en ont pris conscience, et si en se réformant ils prendront le train de la modernité en marche.


Florent Hernandez
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Vous défendez le principe de « l’innovative democracy ». Pouvez-vous revenir sur ce terme et expliquer à nos lecteurs sa signification exacte ? Est-ce justement un premier élément de réponse au problème de représentativité des entreprises au niveau syndical ?

Hervé Lambel : L’Innovative democracy vise effectivement une meilleure représentativité pour toutes les entreprises, petites ou grandes ! L’idée est de s’appuyer sur les progrès techniques, notamment les outils fabuleux qu’offrent le numérique, pour renforcer cet idéal de représentativité. En d’autres termes, faire entrer un syndicalisme patronal dans toutes les entreprises.

L’avantage de l’innovative democraty, c’est son absence de contraintes. Des outils sont mis à disposition par les organisations patronales, et tout un chacun peut s’en saisir quand il le désire, comme il le souhaite et au moment où il en ressent la nécessité. Autrement dit, permettre à chacun de s’investir selon ses moyens, ses capacités et ses besoins.

Ainsi, il sera permis d’offrir aux chefs d’entreprise un accès direct à des informations et des services supposés les aider au quotidien et dans le long terme.

Encore une fois, il s’agit de tirer le meilleur profit de l’expérience entrepreneuriale au service de la prospérité. La mise en commun de ces informations et services permettra la constitution d’une base d’action sur le plan syndical, notamment en direction du politique.

Il est évidemment question de faire participer le plus grand nombre, de sorte à asseoir la légitimité des actions et des positions que nous prendrons.


Florent Hernandez
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Il n’est malheureusement pas rare d’entendre parler de la France en mal, concernant notamment les conditions relatives à la création d’entreprise. Patriote dans l’âme, cela fait mal à entendre, mais il faut bien se rendre à l’évidence, la France n’est pas (du tout) le pays le plus attrayant pour créer ou développer une entreprise. Pensez-vous que le patriotisme soit suffisant pour entreprendre en France ? Que dites-vous à ceux qui décident de s’expatrier pour créer, afin de mettre toutes les chances de leur côté dans l’aboutissement de leur projet ? 

Hervé Lambel : La logique de la création de valeur est impitoyable, et aucun entrepreneur ne peut y échapper ! Il faut un client et des conditions favorables pour que l’offre et la demande se rencontrent.

A partir de là, le créateur d’entreprise est tenu à une gestion en bon père de famille. Ce qui toutefois ne signifie pas qu’il devrait nécessairement supporter des conditions insupportables, en particulier si la possibilité lui est offerte de ne pas avoir à les supporter ! C’est aussi le jeu de la concurrence internationale : celui de la création de conditions plus ou moins favorables à la compétitivité.

Au-delà de ces questions cruciales, rappelées par le Rapport Gallois, la France enregistre le triste record du taux de défaillances d’entreprises le plus élevé de l’OCDE, hors période de crise. Nous avons donc des problèmes structurels à régler, qui pour l’instant nous pénalisent indubitablement à l’international, mais également au plan national : le manque de financement des entreprises, les problèmes de trésorerie, les impayés, le poids écrasant de la fiscalité, la hausse constante du coût du travail, les taxes, la rigidité du code du travail, etc.

Et pour l’heure, rien ne semble véritablement engagé dans ce sens. Ceci dit, il reste des opportunités à saisir et la créativité des entrepreneurs français nous réserve encore de très belles surprises.


Florent Hernandez
 : Quelles seraient les solutions d’après vous pour rendre la France plus attrayante d’un point de vue entrepreneurial ? Les récentes négociations du Medef avec les autres syndicats vont-elles dans ce sens selon vous ?

Hervé Lambel : Cette négociation (à l’initiative du gouvernement) et le présent accord dans ces termes portent quelques progrès, mais présentent déjà de gros écueils…

Je pense notamment à la hausse du coût du travail qui ressort de l’accord sur les complémentaires santé obligatoires, aux environs d’un milliard d’euros ! Et que dire de la taxation des contrats courts ? Soit une hausse du coût du travail de 0,5 à 3%, alors même que les entreprises sont les premières victimes d’une conjoncture économique défavorable. A croire que personne n’a compris que le recours croissant à ce type de contrats était la conséquence d’un manque d’activité, des biais existants sur le marché du travail, et non le simple fait de monstres pour lesquels certains aiment faire passer les patrons français !

Est-il besoin de rappeler que dans la période actuelle, toute hausse du coût du travail est destructrice d’emploi et limite la capacité des entreprises à saisir des opportunités de marché ?

En réalité, ce dont la France souffre, c’est d’un centralisme dévastateur ! Notamment autour d’une poignée d’acteurs dont la légitimité est de plus en plus contestée. C’est le cas pour les signataires de l’accord du 11 janvier 2013. La question de la légitimité de ces partenaires est clairement posée, tant par les parcours individuels des négociateurs (majoritairement issus de la fonction publique ou des instances syndicales), que par la représentativité relative des signataires (30% de la représentation syndicale), sans oublier celle des syndicats patronaux et salariés (représentant 8% de leurs « mandants »).

Cette centralisation conduit finalement à produire une norme sociale standard, inadaptée aux réalités et aux besoins, tant des salariés que des entreprises. Il faut renverser la hiérarchie de la production de la norme sociale en ramenant la négociation au plus près du terrain, au plus près des acteurs. Cela permettrait de ramener un peu de liberté syndicale, et – contrairement à ce que certains voudraient faire croire – permettrait la mise en œuvre du progrès social et de la flexibilité là où ils sont possibles et nécessaires. Le tout sans avoir à attendre un accord décidé dans des bureaux où l’on méconnait la réalité du tissu économique français.

Il s’agit de sortir d’un système de négociation où l’on discute de savoir si tout le monde doit marcher avec des chaussures taille 42, pour passer à un système où chacun va essayer de trouver chaussure à son pied. Pareil système ne peut pas être porteur de plus de précarité que celui dans lequel nous sommes aujourd’hui enfermés. Et qui fixe, par exemple, un smic unique pour l’ensemble du territoire national, alors qu’il est des villes où l’accès au logement est de la sorte rendu impossible…

Ce nouveau système peut fonctionner. J’en veux pour preuve l’obligation des complémentaires santé qui était déjà mise en place dans nombre d’entreprises avant que les partenaires sociaux ne s’en saisissent. L’initiative peut donc bien venir du terrain. A nous de la porter !


Florent Hernandez
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Pour conclure, si vous deviez donner 3 conseils à de jeunes entrepreneurs, qui se sentent souvent assez loin des discussions syndicales, quels seraient-ils ?

Hervé Lambel : De consacrer l’essentiel de votre temps à votre produit, vos clients et votre trésorerie !

Je comprends bien pour l’avoir vécu que la création et la gestion d’entreprise sont prenantes, que les journées et les semaines peuvent être longues, mais il faut impérativement conserver un œil sur son environnement, tisser du lien.

Des décisions concernant votre activité sont prises en permanence. Leur nombre va croissant et à un rythme qui s’accélère. Il n’est plus possible de jouer seul.

J’ai tendance à penser qu’il faut adhérer dans les organisations professionnelles, parce qu’elles peuvent avoir des fonctions supports importantes, mais aussi et surtout parce qu’elles permettront de faire entendre la voix de tous les entrepreneurs, notamment en prenant appui sur leurs expériences et leurs besoins. Et, le moment venu, de peser face à la production de normes et règlementations susceptibles d’impacter l’activité de nos entreprises.

Cela fait aussi partie de la gestion en bon père de famille.


Florent Hernandez
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Merci Hervé Lambel. Où peut-on vous retrouver sur la Toile ?

Hervé Lambel : Sur Twitter, Facebook, et LinkedIn.