GILLES BOUTBIEN-ROGERS

Interview: Mary de Kergallh

On vous décrit comme un entrepreneur passionné et engagé ?

J’aime ce que j’entreprends et à chaque fois je m’y consacre à fond, je ne sais pas faire autrement.

Si je dis « oui » pour un projet je m’y attache et il devient une priorité. Cela fait partie de ma personnalité. Je suis très entier. Il paraît que c’est une qualité mais il faudrait demander à mes proches ce qu’ils en pensent. J’y tiens beaucoup depuis que j’ai mes enfants et j’aménage régulièrement des moments de partage et d’échange avec eux.

Dès 1975, après mon service militaire, je suis entré à cent pour cent dans la vie active. Je me souviens de mon premier poste comme assistant en CDD, chez Saint-Laurent Rive Gauche. En trois ans,  j’ai eu la chance d’être témoin d’un moment charnière de cette maison et de participer à l’expansion du groupe, d’étudier leur stratégie de marque et de développement à l’international. Tout était impressionnant : les équipes, le challenge, passer de 32 à 70 magasins franchisés, décliner et mettre en place des licences à partir de la griffe Yves-Saint-Laurent, c’était exceptionnel!

En trois ans, je suis passé d’attaché commercial a attaché de direction, motivé par la confiance des dirigeants YSL, j’ai accédé a des postes stratégiques. Mon expérience chez Saint-Laurent m’a projeté dans un monde fabuleux de découvertes de créativité, univers qui m’était inconnu, travailler dans cette entreprise, cette « institution » a été une fabuleuse expérience que je ne connaissais pas ; j’ai eu la chance de découvrir des pays et des univers qui m’étaient inconnus.

Ma motivation, mon dynamisme, ma curiosité, ma passion, mon engagement ont été les diplômes reconnus par cette grande maison.

Mon parcours professionnel le démontre, je suis un homme de terrain. Aujourd’hui j’anime mon propre cabinet de consultant international en affaires publiques. Je conseille des entreprises, des dirigeants sur leur stratégie, leur développement et leurs relations extérieures. Mon regard est toujours vers l’horizon, néanmoins le chemin parcouru a été galvanisant, parfois dur, mais enrichissant.

Enfance et adolescence?

Là, je dois dire que cette période de ma vie, de l’âge de sept ans jusqu’à la fin de la seconde, est très simple à relater. Pendant toutes ces années j’étais en pension chez les Frères des Ecoles Chrétiennes dans la vallée de Chevreuse. Je leur dois beaucoup, ils m’ont enseigné le sens de la discipline, de la rigueur, mais aussi l’écoute d’autrui et le sens du partage.

Ensuite, j’ai affirmé une volonté, un besoin vital : être libre et indépendant. J’ai demandé à ma mère de  m’émanciper, j’ai loué une chambre de bonne derrière l’hôpital TENON et pour  vivre, j’ai fait des petits boulots d’étudiant.

De la première à la terminale, je suis allé à Paris au lycée Colbert, puis j’ai choisi l’Armée de l’air pour mon service militaire.
La pension, mon émancipation, l’armée, mon adoption m’ont procuré une colonne vertébrale solide, véritable atout dans ma vie.

Comme Aznavour, on ne m’a jamais pris en défaut de prendre mon petit déjeuner sans être rasé et habillé. C’est une rigueur valable pour tout, le respect des horaires, même si c’est parfois difficile, la capacité de travailler autant que nécessaire, une écoute et une disponibilité. Mon parcours professionnel n’aurait pas pu se réaliser sans cette discipline au quotidien. Il faut dire que j’ai la chance d’avoir une bonne santé, de faire régulièrement du sport et de dormir peu.

Vous souhaitez désormais entrer en politique?

Oui. C’est une décision longuement mûrie. Avec toutes mes expériences, j’ai acquis une vision transversale et une bonne connaissance des problèmes et des attentes rencontrés par les entreprises. En particulier par nos artisans et les dirigeants de PME, innovateurs dans les savoir-faire de l’excellence et créateurs d’emplois pour lesquels j’ai un très grand respect. Malheureusement, ils sont  peu écoutés qu’ils soient patrons ou employés, juniors ou seniors, ils se sentent parfois rejetés (néanmoins, l’artisanat revient au-devant de la scène, regardez aujourd’hui, nos entreprises du luxe qui plébiscitent l’artisanat et dans bien d’autres domaines il en va de même). Ce manque d’écoute est décevant pour tous ces savoir-faire qui ne ménagent ni leur temps ni leur énergie pour créer, assumer, développer, voir sauver leurs entreprises et les emplois dans un contexte économique difficile.

Par ailleurs, j’ai deux fils dont je suis très fier et je me soucie de leur avenir  C’est une des raisons pour lesquelles mes dernières activités se portent vers le développement durable et la réussite de la transition écologique. Nous devons mener une transition de société qui repose sur un trépied, sur l’économie, l’environnemental et le sociétal tout à la fois.

Je souhaiterai m’engager en priorité en faveur des PME/artisans et  du développement durable.

Si vous étiez élu, quels enjeux privilégieriez-vous ?

Je souhaiterai d’abord promouvoir une vision. Celle d’un État qui ne se contente pas de ses domaines régaliens, mais qui est un état constructeur comme l’était la France de Colbert et de Gaulle, ou Pompidou.

Ma perception est que le France souffre trop de réformes souvent inabouties, d’une production législative et normative importante et inadaptée, rendant le citoyen et l’entrepreneur prisonniers d’un système bureaucratique. Le but ne doit pas être de faire table rase du passé mais de construire notre avenir. Je crois dans l’amélioration de l’existant et la rénovation de l’ État providence.

Il s’agit d’accompagner, de protéger mais en aucun cas de brider les initiatives citoyennes et entrepreneuriales. Je conçois l’État français, intégré dans l’Union Européenne, de la manière suivante : protecteur pour les plus faibles, stratège dans les domaines économiques, bâtisseur pour « reconnecter les zones rurales » aux métropoles européennes et œuvrant à promouvoir les jeunes générations.

Je suis persuadé que la mondialisation, avec toutes les imperfections qu’elle comporte, peut profiter à de nombreux territoires, à condition de prendre conscience des qualités et atouts que nous possédons.

Dans ce sens, je souhaiterai concentrer mon action sur les Artisans, TPE, PME, PMI… dont les messages sont insuffisamment pris en compte, alors que ces entreprises constituent un vivier d’emplois, d’innovation et de croissance pour les territoires.

Plus encore, je crois que nous sortirons de « ces crises » lorsque nous accorderons notre confiance aux citoyens et aux élus locaux. Il faut faire de la politique autrement et trouver de nouvelles solidarités entre les français.
Il est aussi important de protéger et de promouvoir ces acteurs économiques essentiels que représentent les agriculteurs, les employés et les ouvriers afin de dynamiser l’économie locale.

Mais plus encore, je crois en l’importance de cette chaine de solidarité afin de réconcilier le citoyen avec le politique, car ce sont, et doivent être, les mêmes personnes. Je ne suis pas un homme politique de carrière, d’où ma volonté actuelle d’apporter mes expériences d’entrepreneur pour participer à la vie politique de mon pays.

Vous avez une région  que vous affectionnez particulièrement?

Oui bien sûr la Bretagne. C’est une région exceptionnelle dans sa diversité, imprégnée d’histoire, de coutumes, de mythologie, avec les Chevaliers de la table Ronde, Merlin l’Enchanteur, la forêt de Brocéliande. Paysans et marins.

Au début du 20ème siècle, c’était une région pauvre. Le Général de Gaule et le Président Georges Pompidou ont largement contribué au désenclavement de la Bretagne. En soixante ans s’est produite une révolution industrielle et artisanale sans précédent.

Les Côtes d’Armor représentent mon ancrage familial. Le pays est superbe, l’environnement très protégé par ses habitants qui ont été “écolo” avant l’heure.

Je me souviens qu’il avait été question, il y a longtemps, d’implanter une centrale nucléaire à Plouézec. Le projet avait fait l’effet d’un tremblement de terre. Mobilisation générale, pétitions afin de protéger le littoral. Bien que cela eût pu créer des emplois, la préservation du site l’a emportée. Les Bretons sont des gens très droits, courageux et très obstinés.

 Un parcours familial atypique?

Comme je vous l’ai dit, mon enfance et mon adolescence se sont passées en pension.

Je n’ai jamais connu mon père biologique, quant à ma mère en 1954, elle était trop jeune pour assumer ses responsabilités.

A l’époque mon grand-père était ma seule famille. Il venait me voir à Igny tous les quinze jours après la messe du dimanche, il m’emmenait déjeuner puis au fil des promenades qui suivaient, nous discutions beaucoup. J’en garde un souvenir ému parce qu’en dehors de l’affection que je lui portais, j’avais beaucoup d’admiration pour cet homme
Vous savez avec quelle pudeur j’évoque ma vie privée.  A mes débuts professionnels, j’ai fait la connaissance de Léon Boutbien. Une de ses filles me connaissait bien et lui a fait le récit de mon adolescence. Léon Boutbien est devenu le père que je n’avais jamais eu.

Cet homme au grand cœur, m’a offert une famille, de l’amour un nom.

Grand-Croix de la Légion d’Honneur, de l’Ordre du Mérite et de tant d’autres distinctions internationales, il a refusé d’être enterré aux Invalides, car non, ce père ne voulait pas quitter sa terre celte. Le président Jacques Chirac a donc envoyé en Bretagne, un détachement militaire afin de lui rendre les honneurs.

Est-ce l’héritage spirituel de votre père Léon Boutbien qui a inspiré votre décision politique?

Oui, mais pas seulement, la vie est une succession de rencontres.

D’abord en dehors des Pères qui nous éduquaient au pensionnat, il y avait la forte personnalité de mon grand-père. Parti de rien, il faisait ses premiers démarchages commerciaux à vélo. Quelle que soit la distance, rien ne pouvait l’empêcher d’accomplir sa tâche. C’est une leçon que j’ai retenue. Il a terminé sa carrière en occupant de hautes fonctions en qualité d’inspecteur général de la société d’assurances Préservatrice Vie.

Je pense à lui quand j’ai une baisse de régime et tire ma force de sa détermination, de son courage. Je suis en effet un entrepreneur passionné et j’ai besoin d’avoir le sentiment du devoir accompli, mes états d’âme ne rentrent jamais en ligne de compte. Même si je dirige des entreprises, je me considère avant tout comme un travailleur qui doit sans cesse s’améliorer, se remettre en question… La discipline et la rigueur sont importantes pour moi.

Quant à Leon Boutbien mon père, il est difficile d’évoquer  la mémoire d’un homme aussi exceptionnel, acteur profondément impliqué dans le destin de la France. C’était un grand humaniste et un idéaliste. Le compromis ne rentrait pas dans son vocabulaire. A sa naissance, il devait déjà se révolter contre les inégalités ; il fût faucon rouge dès l’âge de 14 ans si ce n’est plus tôt. C’était une autre époque. Quand on part faire la Guerre d’Espagne, que l’on lutte contre le nazisme, il faut savoir dire « j’y vais ».

De son enseignement j’ai retenu qu’il ne fallait jamais rien entreprendre sans conviction. Il est certain que sa philosophie de vie m’a beaucoup marqué. Il avait une dignité à toute épreuve et un grand respect de l’autre.

Cela étant, mon parcours de vie est totalement différent.Le contexte historique n’est plus le même, je suis un homme d’entreprise. Les enjeux sont certes souvent financiers mais je fais partie de ceux qui privilégient et respectent le facteur humain. Chacun, quel que soit son échelon, est essentiel à la bonne marche d’une société. A mon sens, il n’est pas possible de réussir sans avoir une grande considération pour le respect du travail effectué  et valoriser ses collaborateurs.

Aujourd’hui, la classe politique est fortement contestée par l’opinion publique. Mon choix n’est donc pas opportuniste car j’arrive dans des moments difficiles.

Pas un jour ne se passe sans que je ne réfléchisse au sens que nous devons donner à notre vie et croyez-moi c’est une démarche très instructive.
Étant un homme de terrain, plutôt que de critiquer les uns ou les autres, je préfère prendre la décision d’apporter ma petite pierre sur des sujets que nous avons abordés et dont je maîtrise les enjeux tant en matière d’emploi que dans le domaine du redressement économique qu’il est impératif d’accomplir.

A côté de mon pensionnat se trouvait la maison de retraite des Pères Blancs. Comme mon père, ils avaient une curiosité sans cesse renouvelée. Ainsi a été construite ma vie spirituelle, tout comme ma vie professionnelle, dans une quête permanente d’échange et de dépassement.