Darius Blasband, 47 ans, marié, 3 enfants, licencié en Informatique et Docteur en Sciences à l’Université Libre de Bruxelles, dirige RainCode, société d’ingénierie belge, spécialisée dans la compilation et la modernisation de legacy (legacy signifie « héritage » en anglais. Ce terme est fréquemment utilisé en technologie de l’information, pour faire référence aux systèmes dépassés mais toujours en cours d’utilisation)



Philippe Fraysse : Alors, RainCode ?

Darius Blasband : Quoi, RainCode ?


Philippe Fraysse : Qu’est-ce que vous faites chez RainCode ?

Darius Blasband : Ca dépend…


Philippe Fraysse : De quoi ?

Darius Blasband : De qui pose la question…


Philippe Fraysse : On n’avance pas beaucoup, là…

Darius Blasband : Disons qu’aux profanes, je dis que nous permettons à des applications informatiques critiques mais vieillissantes d’être utilisées sur des plateformes plus modernes, et ainsi, de prolonger leur durée de vie. Et à des audiences plus techniques, je dis que nous sommes des spécialistes de la compilation.


Philippe Fraysse : Laquelle de ces deux réponses devrais-je considérer comme la plus correcte ?

Darius Blasband : Un peu des deux. Nous sommes des spécialistes de la compilation, et nous  appliquons cette expertise à la modernisation de systèmes legacy.


Philippe Fraysse : Pourtant, quand on parle de vieux systèmes mainframes, on n’imagine pas vraiment des technologies très innovantes ou sophistiquées…

Darius Blasband : Cela dépend vraiment du point de vue : une startup (et plus typiquement encore ce qu’on appellerait une startup Internet) n’a pas de passé, n’a pas de choix, disons, sub-optimaux à assumer. Une startup part d’une page blanche, tout est à inventer. C’est ce qui en fait une aventure excitante, mais d’un point de vue technique, cela simplifie beaucoup de choses. La modernisation de legacy a pour fonction d’assumer un passé parfois douloureux, et de vivre avec des faits qui ne peuvent plus être changés. C’est ce qui en fait la difficulté et le charme.


Philippe Fraysse : Et en pratique ?

Darius Blasband : En fonction du cas et de ses spécificités techniques, nous compilons les programmes sur la plateforme cible, et/ou nous les transformons, restructurons ou traduisons, nous fournissons des éléments d’émulation, nous migrons les données, supportons l’effort de test, etc. C’est assez vaste.


Philippe Fraysse : En termes technologiques, comment est-ce que cela s’articule ?

Darius Blasband : C’est très pointu. Plus encore que les volumes importants (données, programmes, infrastructures), le caractère critique des applications sur lesquelles nous opérons requiert un haut degré d’automatisation pour minimiser les risques d’erreur inhérents à toute intervention manuelle. Ce degré d’automatisation ne peut être atteint que par des techniques d’analyse d’autant plus précises que les éléments avec lesquels nous travaillons sont anciens, primitifs et peu ou pas formalisés (langages, comportements à la marge, etc.)


Philippe Fraysse : C’est tout de même une niche…

Darius Blasband : Oui. Plus précisément, c’est un marché énorme, fragmenté en un grand nombre de niches centrées autour de spécialités techniques (telle ou telle base de données, moniteur transactionnel, langage, etc.)


Philippe Fraysse : Mais comment en es-tu arrivé à faire cela ?

Darius Blasband : Comme Obélix ; je suis tombé dedans quand j’étais petit.


Philippe Fraysse : Tombé dans ?

Darius Blasband : L’informatique. Et les compilateurs d’ailleurs. A l’époque où ce n’était vraiment pas aussi commun qu’aujourd’hui, mon papa était informaticien. Comme c’est un métier que les institutrices ne connaissaient pas (on parle tout de même des années 70), lorsque je remplissais des formulaires, dans la case « profession du père », j’écrivais parfois « analyste », même si cela ne voulait pas dire grand-chose non plus. Entre autres faits d’armes assez spectaculaires, mon père avait écrit le générateur de code pour l’un des tous premiers compilateurs COBOL dans les années 60. Il était un Wunderkind de l’informatique, et avait été débauché pour travailler dans les labos d’Honeywell dans la banlieue de Boston.


Philippe Fraysse : Un enfant de la balle, donc
 ?

Darius Blasband : Oui, je crois. Les ordinateurs et la programmation ont toujours fait partie de ma vie. Je ne veux pas dire que mon père ne parlait que de cela – loin de là, c’est plutôt un génie polymorphe et cultivé – mais cela n’a jamais eu pour moi le caractère étonnant et exotique que cela pouvait avoir pour d’autres gens de ma génération. Et je voyais chez lui cette satisfaction juvénile que l’on peut ressentir lorsque l’on parvient à faire fonctionner un système particulièrement délicat et complexe…


Philippe Fraysse : Du coup, tu as étudié l’informatique ?

Darius Blasband : Étonnamment, pas tout de suite. J’ai commencé les maths à l’Université Libre de Bruxelles – comme mon père d’ailleurs – et j’ai bifurqué ensuite vers l’informatique pour laquelle j’avais beaucoup de facilités.


Philippe Fraysse : Et alors, tu as créé une société à la sortie ?

Darius Blasband : En fait je l’avais créée en deuxième année, pour couvrir les petits boulots que je faisais. Avec deux associés, de mon âge. Je les ai toujours d’ailleurs. Cela fait 25 ans que nous travaillons ensemble.


Philippe Fraysse : Cela semble incroyable, quand on entend les histoires d’associés qui s’entre-déchirent. Tu as une formule miracle pour choisir les bonnes personnes pour faire une association qui marche ?

Darius Blasband : J’aimerais bien, mais non. Je pense que j’ai juste eu beaucoup de chance.


Philippe Fraysse : Et qu’en pensent tes associés ?

Darius Blasband : Je ne sais pas. Il faudrait leur poser la question.


Philippe Fraysse : Et tout de suite, la compilation comme cheval de bataille ?

Darius Blasband : Comme fascination intellectuelle, depuis aussi longtemps que je me souvienne, oui. Et aussi le décalage entre le côté incroyable à mes yeux et le flegme de mon père quand il évoquait ce qu’était un compilateur en pratique. Mais comme beaucoup de jeunes, je croyais qu’il serait plus bénéfique de rester aussi généraliste que possible, et d’éviter la spécialisation. Nous avons donc commencé en faisant tout et n’importe quoi. Des formations Wordperfect (qui se souvient encore de Wordperfect aujourd’hui ?), des installations réseaux, du développement de solutions de gestion, des activités dans le monde industriel, et aussi, quand cela se présentait, de la compilation ou au moins, du traitement des langages…


Philippe Fraysse : Et comment avez-vous évolué vers ce que vous êtes aujourd’hui ?

Darius Blasband : Cela n’a pas été une évolution en douceur, mais plutôt, une vraie discontinuité. Après plusieurs années d’activité, en 1997, j’ai passé 4 mois sur un projet pour EDF, à Jakarta – où soit dit en passant je me suis marré comme un bossu – et cela m’a donné le temps de réfléchir. En rentrant, j’avais décidé que j’en avais un peu assez de la micro-informatique de quartier, et bien conseillé, nous avons recentré nos activités, pour aboutir plus ou moins à RainCode sous sa forme actuelle. En 6 mois, c’était une affaire pliée. Cela n’a pas trainé. A titre personnel, j’en ai profité pour faire ma thèse de doctorat, dont le sujet était la technologie qui sous-tend encore aujourd’hui l’essentiel de nos activités d’analyse et de compilation, et la boucle était bouclée.


Philippe Fraysse : Et depuis, un long fleuve tranquille ?

Darius Blasband : Non, certainement pas, mais c’était déjà beaucoup plus excitant de parler à une base de prospects et clients qui s’est vite élargie jusqu’aux confins du monde industrialisé. Il y a eu quelques hoquets, parfois violents, mais ça a été une aventure passionnante. Nous avons dû apprendre à parler à des comptes plus grands que ceux auxquels nous étions habitués et intégrer des considérations stratégiques qui nous dépassaient. Cela n’a pas toujours été simple, mais aujourd’hui, nous réalisons plus de 90% de notre chiffre d’affaire à l’exportation, et nous comptons de grands comptes internationaux parmi nos clients.


Philippe Fraysse : Si tu devais citer trois évènements majeurs dans l’histoire de RainCode ?

Darius Blasband : D’abord, le jour où nous avons plongé, et engagé notre premier vrai commercial. Culturellement, ça a été un choc salutaire par lequel toutes les sociétés technologiques doivent passer pour se confronter au réel. Le deuxième, c’est lorsque SDC a mis les premières transactions compilées avec notre compilateur PL/1 en production, pour traiter, comme nous disions, du vrai argent de vrais gens. C’est évidemment la finalité d’un compilateur d’être utilisé pour faire fonctionner des systèmes, mais je me souviens quand même de ce jour comme quelque chose d’un peu particulier, comme l’aboutissement d’un long processus qui a transformé une technologie en un produit. Et le troisième évènement, c’est l’ouverture de notre filiale américaine en avril 2012. C’est presqu’une figure imposée, mais c’est très excitant. Et tellement différent de l’Europe…


Philippe Fraysse : Et si une leçon devait être tirée de tout ceci ?

Darius Blasband : Contrairement à une sorte de lieu commun somme toute assez irrationnel, je pense que la chance n’existe pas, ou plus précisément que la chance n’est pas une qualité innée ou un talent.  Par contre, voir la chance quand elle arrive, jouer des coudes et des crocs pour la forcer, ne pas la laisser passer, et, littéralement, savoir saisir sa chance quand elle passe, ça c’est un talent, et c’est sans doute le seul qu’immodestement je me permettrais de me reconnaître.


Philippe Fraysse : Merci pour cette interview Darius.

Darius Blasband : Pas de souci. Avec plaisir