La gastronomie française fait partie de notre patrimoine, grâce à sa grande diversité qui la caractérise elle est considérée comme l’une des plus raffinées au monde. La cuisine n’a jamais été aussi tendance, nous pouvons prendre des cours de cuisine même dans des grands magasins non prévus à cet effet au départ. Les émissions culinaires sont présentes sur toutes les chaînes de TV et radio, les Chefs et les blogueurs deviennent les stars des plateaux télés. Dans ce même temps, nous comptons près de 4000 blogs culinaires francophones. Les blogueurs sont les nouveaux explorateurs des saveurs. Anne Lataillade, passionnée d’art culinaire et auteur du blog culinaire Papilles et Pupilles nous dévoile les coulisses de la blogosphère gourmande !

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Bonjour Anne Lataillade, merci de nous avoir accordé cette interview. Pouvez vous nous présenter votre blog? Quelles sont les raisons qui vous ont amené à vous lancer dans ce blog ?
Anne Lataillade: Bonjour Candice. J’ai créé mon blog, Papilles et Pupilles en 2005 suite à la découverte d’allergies alimentaires (gluten et œuf) chez mes deux enfants. Manger est devenu du jour au lendemain compliqué et j’ai du arrêter mon activité professionnelle (pas de cantine possible). J’ai commencé par fréquenter les forums culinaires pour améliorer nos repas quotidiens puis, j’ai eu envie moi aussi de partager des recettes. Papilles et Pupilles propose aujourd’hui des recettes simples et gourmandes, de celles qui répondent à l’éternelle question : Mais qu’est-ce que l’on mange ce soir.

Pour la majorité des blogueurs le blog est au départ un loisir, la plupart exercent une activité professionnelle en parallèle. Votre blog arrive dans le trio de tête du classement, cela demande sans doute beaucoup d’implication de votre part. Consacrez vous aujourd’hui tout votre temps au blog? Gérez vous le blog comme un site, avec un planning rédactionnel ? Comment sont guidés vos choix d’articles ?
Anne Lataillade: C’était tout à fait le cas pour moi, un loisir, une fenêtre ouverte sur le monde. Les premières propositions de travail m’ont beaucoup surprises. Je ne pensais pas que l’on pouvait travailler dans ce secteur sans formation particulière que ce soit en cuisine ou en web – j’ai une formation école de commerce. Aujourd’hui que ce soit Papilles et Pupilles ou le travail extérieur qu’il m’apporte (création de recettes, photos, piges, consulting…) me prend tout mon temps. Je n’ai pas de planning rédactionnel précis, je gère au quotidien, en fonction de mes envies du moment.

Nous pourrions imaginer que les blogueurs culinaires mènent une vie de rêve, vous êtes sans doute souvent invitée à venir découvrir toutes sortes de lieux, de nouveaux produits? Comment sélectionnez vous les produits et lieux pour votre blog ?
Anne Lataillade: Oui, je suis beaucoup invitée mais je ne vais quasiment jamais aux événements blogueurs. J’habite Bordeaux, venir à Paris me coûte 500 euros entre le train et la chambre d’hôtel, sans compter le temps perdu dans les transports (7 heures de train aller retour).  Je ne vais qu’à des choses qui me semblent vraiment intéressantes pour les lecteurs de mon blog et qui correspondent à sa ligne éditoriale. Pour les voyages, c’est différent, j’ai la chance d’être beaucoup invitée en France et à l’étranger et je réponds souvent oui. Les rencontres sont passionnantes, enrichissantes et les lecteurs de mon blog aiment aussi découvrir les produits (comment arrivent-ils dans nos assiettes), les producteurs et les gastronomies qu’elles soient locales ou venant de l’autre bout du monde.

Candice Smadja. Les blogueurs culinaires et lifestyle sont devenus les nouveaux influenceurs, vous avez un vrai rôle de prescripteur. Quelles sont les relations entre blogueurs ? Comment expliquez vous ce succès ?
Anne Lataillade: J’ai la chance d’appartenir à une blogosphère où les relations sont globalement bonnes, même si depuis l’arrivée d’argent, de contrats etc. cela s’est un peu tendu.   Je pense que le succès tient au fait que nos lecteurs nous considèrent comme une copine, une girl next door, avec qui l’on partage des recettes, des bons plans, des astuces, des bonnes adresses.  Nous sommes comme eux, avec les mêmes problématiques, ancrées dans la vraie vie.

Candice Smadja. Les photos culinaires des blogueurs sont un vrai sujet, avez vous été souvent eté « plagiée » ? Comment faites vous pour repérer vos photos ou vos recettes et quels sont vos recours ?
Anne Lataillade: Pour les recettes, je ne dis rien excepté si c’est un site qui reprend des recettes de tout le monde pour mettre de l’Adsense. D’ailleurs la communauté culinaire se serre les coudes sur le sujet et s’entraide beaucoup. Par contre, pour les photos, j’écris au blogueur ou au site pour expliquer que mes photos ne sont pas libres de droits, comme indiqué dans les mentions légales de mon blog. En général cela se passe bien. Si jamais mon interlocuteur fait la sourde oreille, je préviens l’hébergeur, cela a du m’arriver 3 ou 4 fois en 9 ans.

Candice Smadja. La plupart des évènements organisés par les marques et les médias, se déroulent à Paris. Vous avez la chance de vivre dans la région bordelaise. Votre activité de blogueuse nécessite elle beaucoup de déplacements ? Pensez vous que les marques et les médias ne développent pas suffisamment d’événements dans les régions ?
Anne Lataillade: Comme je le disais, je ne vais pas aux évènements blogueurs notamment pour cette raison. Je pense que les marques gagneraient beaucoup à venir en province. Certaines le font et sont souvent très bien accueillies. Le Provincial est content que l’on s’intéresse aussi à lui.

Candice Smadja. Vous avez sans doute une lecture aérienne et claire de l’univers culinaire et ses tendances. Pourrions nous dire que même si la France est le pays de la gastronomie l’engouement pour la cuisine et les produits arrive tard ? Pensez-vous qu’aujourd’hui certains segments sont saturés ou vouer à disparaître (comme les sites d’épiceries fines ou les food box par exemple) ?
Anne Lataillade: Je n’ai pas l’impression que l’engouement arrive plus tard qu’ailleurs. Concernant les épiceries fines, j’ai au moins un mail par semaine me proposant l’envoi de produit versus un article sur Papilles et Pupilles, ce que je ne fais d’ailleurs pas. Pareil pour les food box. Je pense que ce marché est ultra saturé.

Anne Lataillade

Candice Smadja. Les potagers fleurissent sur les toits de New York et Los Angeles, une marque comme Whool Food Market rencontre un franc succès aux Etats unis et royaume uni, deux pays où la malbouffe régnait il y a encore quelques années. Pensez vous qu’en France nous manquons de concepts de ce type ? Quels seraient les concepts culinaires selon vous qui nous manque et que vous auriez vu à travers vos voyages et vos expériences.
Anne Lataillade: Ah oui, nous manquons clairement de ce type de concepts. Quand on entre chez Whole Foods Market par exemple, on a envie de tout goûter, de tout acheter. Les anglo-saxons ont le bio sexy quand nous, nous l’avons triste. Je caricature un peu, mais quand vous entrez dans une épicerie bio en France, il faut parfois être motivé, même si je le reconnais, cela s’améliore. On trouve en Grande Bretagne ou en Irlande des endroits très conviviaux qui sont à la fois épicerie et restaurant ou épicerie et librairie. J’ai vu également des concepts à Berlin comme Kochhaus où vous achetez votre repas en kit (produits frais inclus) avec la recette correspondante. Il ne vous reste plus qu’à assembler à la maison. Je ne nous trouve pas très créatifs en France, on se contente d’importer des concepts qui marchent ailleurs comme les food trucks par exemple.

Candice Smadja. La plupart des gens aiment à penser que beaucoup de blogueurs culinaires souhaiteraient ouvrir un jour leur restaurant. Est-ce votre cas ? Quels sont vos projets à travers votre blog ?

Anne Lataillade: Pas du tout. Ce qui m’amuse c’est partager, discuter, communiquer, tenir un media. J’aimerais beaucoup faire plus de vidéos culinaires mais pour l’instant je n’ai pas le budget.

Candice Smadja. L’interview touche à sa fin, alors avant de nous quitter un petit moment de détente et un conseil. Pourriez vous nous dire quel est le projet le plus fou, original que l’on vous est proposé ? Quelles sont selon vous les qualités pour être un bon blogueur ?
Anne Lataillade: J’ai eu la chance de vivre beaucoup d’expériences complètement folles, que ce soit interviewer Ferran Adrià (considéré comme l’un des meilleurs chefs du monde) et Carlo Petrini (le fondateur de slow food), assister à des ateliers culinaires dans des écoles primaires à Tokyo dans le cadre de la semaine du goût, aller pêcher le skrei (un cabillaud) sur un chalutier dans les fjords norvégiens ou encore avoir fait du pain chez une cuisinière berbère en plein cœur de la vallée de l’Ourika au Maroc. Tous les jours je me dis que j’ai beaucoup de chance. Pour moi un bon blogueur doit avoir une grande capacité d’adaptation et d’apprentissage. Il faut qu’il s’adapte à toutes sortes de situation et qu’il appréhende constamment de nouvelles techniques, de nouveaux usages. Il doit être capable de sortir de sa zone de confort.