Aujourd’hui, nous avons le plaisir de rencontrer Michel de Guilhermier pour une série de deux interviews où l’on va parler entrepreneuriat, investissement (et investisseur) mais aussi tout simplement de l’évolution de l’économie numérique. Ayant tenu toutes ces casquettes, il est fort probable qu’il ait un avis ou deux sur ces différents sujets… Cette interview est divisée en deux parties.

 

Thomas Bart : Bonjour Michel, imaginons que nous sommes dans un entretien, présentez-vous en 30 secondes.

Michel de Guilhermier : J’ai bientôt 50 ans, HEC de formation, après 10 ans de « corporate world », je suis entrepreneur dans l’âme. Depuis 1996, j’ai créé ou racheté une bonne douzaine de sociétés ! Aujourd’hui, mon activité principale est l’Accélérateur qui est une sorte « d’élevage » d’entrepreneurs à succès.

L'accélérateur, pépinière d'entreprise et investisseur

 

Thomas Bart : Justement, parlons d’abord de votre expérience d’entrepreneur. Avec un si grand nombre de participation à des sociétés, on doit avoir été confronté à pas mal de situations épineuses ou de succès. Quel a été votre plus grand succès d’entrepreneur ?

Michel de Guilhermier : Mon plus grand succès a été je pense Photoways à ce jour, passant de 0 à 40M€ avant la revente à des fonds d’investissement (de 1999 à 2006). Mais l’aventure Inspirational Stores et MotoBlouz devrait également très bien se terminer !

 

Thomas Bart : Et forcément, je suis obligé de poser la question, quel est votre plus grand regret ?

Michel de Guilhermier : Il y a un peu plus d’1 an, je me suis fait entrainer, malgré moi, dans le dossier d’une société de logiciel en Belgique. Le gars qui m’a apporté le dossier devait en assurer la direction et investir significativement. Il s’est révélé profondément mythomane, se défaussant de ses engagements au dernier moment après que le deal soit signé, mais je me suis retrouvé personnellement en 1ère ligne avec un actif très très compliqué à gérer qui va au final me créer une belle petite perte.

C’est ma seule réelle grande erreur à ce jour. On fait en tant qu’entrepreneurs beaucoup de petites erreurs, ce qui est normal puisqu’on essaye plein de choses, mais le point est de les reconnaître très vite et d’arrêter les frais. Là, une fois que la société avait été rachetée, on était par définition dans la mouise…

 

Thomas Bart : En parlant des petites erreurs, on dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions ! Quelles sont les bonnes intentions (en règle générale) des entrepreneurs qui ne les aident pas ?

Michel de Guilhermier : Un bon entrepreneur est celui qui est extrêmement enthousiaste sur son idée, mais en même temps il faut rester froid, lucide, analytique et voir la réalité telle qu’elle est pour s’adapter en permanence. Le pire ennemi est donc l’excès d’enthousiasme qui rend aveugle !

 

Thomas Bart : J’ai le sentiment qu’une société perd presque nécessairement de sa capacité d’innovation. Je prends l’exemple de Facebook. Ils arrivent avec une innovation, ils deviennent leader et maintenant, ils doivent affronter la concurrence qui apporte des innovations, que leur taille ne leur permettent plus d’avoir. De même pour Google qui n’a pas apporté de produits révolutionnaires depuis longtemps ou même Apple qui, à mon sens, depuis l’iPhone, n’a pas apporté de produits révolutionnaires (iPad étant un gros iPhone, les iMacs n’ont eu que des améliorations de design, l’iPod étant juste une amélioration des lecteurs MP3 de l’époque déjà en vente). Partagez-vous mon point de vue ? 

Michel de Guilhermier : Innover constamment est absolument nécessaire pour se maintenir au sommet, voire se maintenir tout court. Ce n’est pas simple lorsqu’on devient une grosse structure, tout le problème est bien là… Mais si on s’endort, tôt ou tard les problèmes arrivent. L’histoire économique est jonchée de sociétés qui se sont endormies, n’ont pas vu venir le changement et ont coulé ou se sont fait racheter. Kodak, marque iconique, a aujourd’hui disparu, et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Une start-up hyper motivée, qui n’a rien à perdre, qui n’a pas d’acquis, a évidemment plus de facilité pour innover. Mais Apple est quand même le contre-exemple d’une société qui va faire pas loin de 200Mds$ de CA l’année prochaine et qui garde une forte capacité d’innovation. Et on voit le résultat, sa capitalisation boursière est aujourd’hui 50% plus importante que la 2ième, Exxon.

Cisco et Google, déjà de grosses sociétés, ont une culture d’acquisition : elles repèrent des start-up innovantes dans des domaines spécifiques et elles les rachètent. C’est parfois bien plus efficace que d’avoir des équipes en interne qui ne créent pas grand-chose, et qui coûtent cher.

 

Thomas Bart : J’aimerais revenir sur cet article qui a été mis en exergue par l’Accélérateur. Dans cet article, il y a une phrase qui m’a marqué “The people who got you to $5 million aren’t the ones to get you to $50 million.” Y a-t-il un moment dans le cycle de vie d’une société où un entrepreneur devient incompétent ou en tout cas, il a atteint son seuil d’incompétence (pour reprendre le fameux principe de Peters). Pour étayer mon propos, je pense qu’un des coups de génie des créateurs de Google (Larry Page & Sergey Brin) fut d’avoir su lâcher les rênes de l’entreprise (sur le plan du business) à quelqu’un (Eric Schmidt) qui avait les épaules pour gérer la boîte. Ce que Zuckerberg n’a pas su faire (jusqu’à présent).

Michel de Guilhermier : Être un entrepreneur, c’est prendre des risques, aller là où personne n’est encore allé, inventer des nouveaux systèmes, être flexible et s’adapter en permanence… Les compétences pour être un bon entrepreneur ne sont donc pas forcément celles qu’il faut pour être un bon gestionnaire. On peut avoir les deux, mas je pense que c’est rarement le cas.

Alors, il reste à l’entrepreneur plusieurs solutions pour gérer ça s’il n’est pas lui-même un super gestionnaire : il revend et passe à autre chose, il continue de « présider » et se trouve un super directeur général…

Quoi qu’il en soit, il faut connaître ses limites et si effectivement on a peu de goût et de compétences pour la gestion, il faut en prendre acte et trouve la complémentarité. Il ne sert à rien de faire ce pour quoi on n’est pas très bon. Zuckerbeg a pris par exemple un super COO (Sheryl Sandberg), mais le problème est qu’il contrôle tout (pourcentage de voix) ce qui laisse évidemment peser un risque sur Facebook (lire la suite)