Henri Proglio, 63 ans, pourtant annoncé courant août « démissionnaire » de son poste de Président Directeur Général d’EDF car jugé trop proche des anciens présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, est non seulement pour l’instant toujours à son poste, mais vient d’avertir que son groupe demanderait des dédommagements à l’Etat en cas de fermeture anticipée de la plus vieille centrale nucléaire de France, à Fessenheim (Alsace)

 

Chez Veolia, un parcours tranquille

Issu d’une famille piémontaise arrivée en France au début du XXème siècle, Henri Proglio est diplômé d’HEC (promotion 1971) Au sortir de l’école il intègre la Compagnie Générale des Eaux, rebaptisée aujourd’hui Veolia Environnement, dont il finit par devenir PDG. Il prend ensuite en 1990 la présidence de la CGEA, filiale spécialisée dans la gestion des déchets et des transports, puis celle de Vivendi Environnement (pôle environnement de la CGE devenue entre-temps Vivendi) Le groupe est alors dirigé par Jean-Marie Messier.

Quand ce dernier quitte ses fonctions en 2002, Vivendi Environnement se renomme Veolia Environnement, et Proglio en devient le nouveau PDG. A noter qu’en 2008 il est le 37ème patron le mieux payé de France avec un salaire annuel de 1,6 million d’euros.

 

Comment ne pas se faire (que) des amis

En novembre 2009, appuyé par la ministre du Budget Christine Lagarde, il succède à Pierre Gadonneix à la tête du groupe EDF. Parallèlement il demeure président du Conseil d’Administration de Veolia. Ce dernier mandat lui permet de cumuler les rémunérations (son salaire de 1,6 million d’euros comme PDG d’EDF + une rémunération annuelle de 450.000 € chez Veolia) mais ce genre de pratiques lui vaut l’animosité des médias et de la classe politique ; il est considéré comme l’un des patrons les plus « avides » de France et doit bientôt renoncer à ce second revenu.

Dès son arrivée chez EDF, il entre en conflit avec Anne Lauvergeon, patronne d’Areva, (le groupe nucléaire français, détenu à 80 % par l’Etat et seulement à 2 % par EDF) Proglio ne craint pas d’annoncer qu’EDF « a vocation à coordonner la filière nucléaire » française et souhaite bâtir une « équipe de France du nucléaire« . Ejectée sans ménagements de son poste en 2011, Anne Lauvergeon a publié en avril 2012 un livre retraçant son parcours chez Areva, dans lequel elle n’épargne pas Proglio :

« Henri Proglio est arrivé en se proclamant capitaine [de l’équipe de France nucléaire], en refusant systématiquement de passer le ballon et en taclant ses coéquipiers » (…) « A peine nommé, il a critiqué publiquement la filière, qu’il connaissait fort peu, prônant le démantèlement d’Areva ».

En février 2011 il est nommé par le Conseil de politique nucléaire (*) vice-président du Comité stratégique de l’énergie nucléaire, alors présidé par Eric Besson, ministre de l’Énergie. En juin 2012 il prend aussi la présidence du groupe italien d’énergie Edison, après la prise de contrôle de celui-ci par EDF (pour 784 millions d’euros, montant mis sur la table par EDF pour augmenter sa participation au capital d’Edison de 50 à 80 %)

 

Droit dans ses bottes

Fidèle assumé de Nicolas Sarkozy, Henri Proglio se fait remarquer pendant la campagne présidentielle par ses prises de positions vigoureuses contre l’accord PS-Verts sur la réduction du nucléaire en France, prophétisant la destruction «d’un million d’emplois».

En juin 2012, il est l’un des premiers patrons français visés par l’annonce très médiatisée du gouvernement de limiter à 450.000 Euros par an les salaires des dirigeants d’entreprises dans lesquelles l’État possède la majorité du capital (beaucoup de ses collaborateurs sont pourtant mieux rémunérés que lui…)

Dès lors, nombreux sont ceux qui ne donnent plus trop cher de sa peau à la tête de l’électricien ; il pourrait par exemple être remplacé par Guillaume Pepy, président de la SCNF, et rejoindre le groupe Thalès, pronostiquent certains…

Pourtant Henri Proglio est bien pour l’instant encore le patron d’EDF ; et à ce titre il n’hésite pas à donner de la voix dans le dossier (épineux) pour le gouvernement, de la fermeture anticipée de la centrale nucléaire de Fessenheim. Même si le groupe a officiellement démenti mi-septembre le chiffre annoncé par le JDD (2 milliards d’euros seraient demandés à l’Etat par l’électricien pour compenser le manque à gagner et les investissements déjà engagés pour prolonger la centrale jusqu’en 2027), Proglio le dit clairement :

« Je suis responsable d’une entreprise et par conséquent responsable vis-à-vis de mes actionnaires et de mes salariés, de défendre les intérêts de l’entreprise. C’est assez légitime, c’est la mission qui est la mienne. Je discuterai avec l’Etat de ces conséquences »

D’autant qu’EDF n’est pas le seul industriel européen à avoir investi dans Fesseinheim lors de sa construction en 1967 (à hauteur de 67,5 %) ; les groupes allemand EnBW (17,5 %) et le consortium suisse NOK, EOS et BKW (détenteur des 15% restants) sont également co-financiers de la centrale, et devront donc aussi être indemnisés en cas de fermeture…

En outre, Henri Proglio, qui sait aussi souffler le chaud et le froid, a parallèlement annoncé qu’EDF allait créer 6.000 postes en CDI en 2013  – peut-être ? – les bonnes grâces du gouvernement, jusqu’à la fin de son mandat chez EDF (novembre 2014). Mais celui de Guillaume Pepy à la SNCF s’achève en février 2013… Et d’après l’un de ses ennemis : « La question n’est pas de savoir si sa tête [Proglio] va tomber, mais quand elle roulera dans la sciure »

 

(*) Le Conseil de politique nucléaire, renommé ainsi en 2008 par Nicolas Sarkozy (en « remplacement du Conseil de politique nucléaire extérieure » créé en 1976 par Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre), définit les grandes orientations de la politique nucléaire et veille à leur mise en œuvre, notamment en matière d’exportation et de coopération internationale, de politique industrielle, de politiques énergétique, de recherche, de sûreté, de sécurité et de protection de l’environnement.