Alors que Facebook vient de dépasser le milliard d’utilisateurs, le réseau social semble enfin capable de générer de l’argent via sa plate-forme mobile. Français d’origine, Henri Moissinac dirige la division mobile de Facebook. Il a débuté sa carrière dans le net chez Wanadoo avant de co-créer iBazar puis de rejoindre eBay en tant que responsable mobile. Retour sur le parcours de celui qui détient l’une des principales clés de la pérennité du modèle Facebook : monétiser un maximum la plate-forme mobile tout en conservant l’expérience utilisateur.

 

La découverte de l’Internet grand public

Henri Moissinac a réalisé ses études à Paris avec l’obtention d’un double diplôme à l’Ecole Normale Supérieure et Télécoms Paris. Dans le cadre d’un partenariat entre l’ENST et Thales, il obtient ensuite un PhD en Sciences de l’Informatique en 1996.

C’est durant son expérience d’un an en consulting dans le cabinet Arthur D. Little (Palo Alto, Californie) qu’il découvre le net grand public, et devient rapidement fasciné par l’idée de pouvoir lancer facilement « de nouveaux services capables de changer la vie des gens » (1). Il décroche alors son premier contrat chez France Telecom, où il participe activement au lancement de Wanadoo Telecommerce en France et devient responsable produit de cette branche qui délivrait des solutions back-office aux marchands en ligne (service de paiement, d’assurance, etc.).

Il quitte Wanadoo en juin 1999 pour co-créer iBazar, qui deviendra leader européen des sites d’enchères et l’un des dix plus gros sites européen en 2000. Un an après le rachat d’iBazar par eBay en 2001, Henri Moissinac devient business angel pour Atlas Venture, organisant des levées de fonds et bouclant de nouveaux partenariats dans le secteur des telecoms, des logiciels et de l’Internet. Il reviendra cependant chez eBay en 2005 en tant que directeur de la stratégie produit. Il devient senior director l’année suivante et prend la tête de la division mobile, alors sans véritable stratégie ni organisation. Il repart de zéro et relance eBay mobile dans 12 pays, après avoir reconstruit leur produit et négocié de nouveaux deals avec les opérateurs et constructeurs pour améliorer leurs moyens de distribution.

moissinac

 

Arrivée chez Facebook et optimisation de l’offre produit

Fort de résultats solides, il arrive chez Facebook en janvier 2008 en occupant le même poste que chez eBay. Le site d’enchères disposait alors d’environ 10.000 employés et était très porté sur l’international depuis 10 ans. A l’inverse, Facebook venait d’ouvrir son réseau à tous seulement depuis 2 ans, pour environ 700 employés.

Appliquant la stratégie utilisée chez eBay avec dans un premier temps la création du produit mobile, puis son amélioration constante, Facebook mobile atteint 65 millions d’utilisateurs à la fin 2009, contre 5 millions l’année précédente. A cette époque, en réponse à la question de la monétisation de l’application, le directeur mobile restait fidèle à cette stratégie :

A ce stade notre objectif est que l’utilisateur puisse se connecter depuis son mobile. La monétisation se concentre sur le Web pour lequel nous créons des produits publicitaires innovants. Quant au marché de la publicité mobile, il se développe essentiellement en Europe et aux Etats-Unis. Il n’a pas d’intérêt à ce stade puisque nous avons une approche de développement global (2).

En l’espace de 3 ans, les chiffres et enjeux ont considérablement changé. En effet, le trafic sur la plate-forme mobile a désormais atteint plus de 600 million d’utilisateurs (+61% v Septembre 2011). Cette croissance est d’abord à mettre en parallèle avec le nombre de minutes passées à utiliser nos smartphones. Facebook est le plus utilisé lorsque l’utilisateur atteint un train, est dans une queue, dans un magasin ou dans un café. En conséquence la version desktop est de moins en moins utilisée, et surtout les utilisateurs mobile y retournent plus souvent: 70% tous les jours, contre 40% pour la version desktop.

Face à cette nouvelle donne, Henri Moissinac a continué à améliorer la plate-forme en l’adaptant à la plupart des smartphones et systèmes mobile, mais aussi en proposant des mises à jour, comme la dernière en date rendue disponible fin août pour l’iOS. Elle permet d’accroître dramatiquement la vitesse d’exécution ainsi que la fluidité de la plate-forme : celle-ci est désormais deux fois plus rapide pour les news feeds et lors de l’ouverture des photos.

 Le deuxième pilier de cette stratégie, certes mise en place que progressivement, a été de lancer des produits publicitaires innovants. Le principal enjeu est d’adapter les pubs à des écrans de tailles différentes, sans dégrader l’expérience utilisateur. Ces pubs auraient alors beaucoup moins de valeur aux yeux des annonceurs.

Les premiers outils ont été lancés en à la fin du premier trimestre de cette année, les deux principaux étant le service de publicité pour applis mobiles (mise en avant des applis pour lesquelles les développeurs ont acheté un espace), et le réseau de publicité mobile – les annonceurs paient Facebook, qui propose en échange un meilleur ciblage de leur audience pour augmenter la portée de leurs pubs, ces dernières n’étant pas sur des sites et applis liés au réseau social.

 

Des débuts encourageants mais un futur incertain

facebook mobile

En conséquence, et à la surprise générale, Facebook a révélé que 14% de son CA trimestriel (env. 153m$) provenait des publicités sur mobile, soit quinze fois plus par rapport au deuxième trimestre 2012. La stratégie choisie par Henri Moissinac commencerait-elle à porter ses fruits? Il est trop tôt pour le dire.

Même si les formats de pub mobile fonctionnent bien (les utilisateurs cliquent dessus 23 fois plus que sur les pubs desktop), au point que les annonceurs semblent vouloir s’y placer, et même si le responsable de la division mobile chez Facebook a introduit de nouveaux produits pour accroître la monétisation de sa plate-forme mobile, cela pourrait prendre plusieurs trimestres avant qu’ils aient un impact conséquent sur les profits du réseau social.

Face à l’enjeu crucial que représente le mobile, Henri Moissinac est désormais au centre de l’échiquier stratégique de Facebook. Le ‘think mobile first‘ (penser d’abord au mobile) prédomine, et cette tendance s’est généralisée à tout le marché. La concurrence est forte mais le Français, muni de la puissance de son nombre d’utilisateurs et d’une stratégie évolutive bien pensée, semble pour le moment avancer ses pions de manière efficace. Cependant, seuls les résultats économiques confirmeront, ou non, cette stratégie, dans un secteur qui évolue à toute vitesse.

 

(1) Source: interview de Jeremy Berrebi en 2008, www.berrebi.org
(2) Source: interwiew de Helene Puel, www.01net.com